A hot spot for the Yellow Vest movement from its inception, Reunion Island experienced a total blockade for 10 days punctuated by spectacular scenes of urban violence, leading to the urgent arrival of the Minister of Overseas Territories and the announcement of specific measures. For a few days, the country's attention turned to the chronic and deep social crisis that weighs on a large part of the Reunionese population, and on the unprecedented revolt which, in order to respond to it, had brought the whole island to the complete stop. To explain this reality, both distant and extraordinary, many have appealed to the numerous and often overwhelming statistics that distinguish this overseas department. Behind these figures which limit reality to quantities, and behind the light captured by the reflective bands of road safety vests, this series offers another look at these weeks of unrest. A stroller's gaze, onlooker, curious. Far from burnt pallets and roadblocks, meet lifelong activists or overnight, once the life jackets have fallen. Another way to take the pulse of a land where a calm that is both strange and fragile has recently taken hold.

Theses pictures were accompanied by some text stories, in the published version on mediapart.

Point chaud du mouvement des Gilets Jaunes dès ses débuts, La Réunion a vécu durant 10 jours un blocus total émaillé de scènes de violence urbaine spectaculaires, entraînant l’arrivée en urgence de la ministre des Outremers et l’annonce de mesures spécifiques. Durant quelques jours, l’attention du pays s’est tournée vers la crise sociale chronique et profonde qui pèse sur une large partie de la population réunionnaise, et sur la révolte sans précédent qui, pour y répondre, avait mis toute l’île à l’arrêt complet. Pour expliquer cette réalité à la fois lointaine et hors-normes, beaucoup ont fait appel aux statistiques, nombreuses et souvent accablantes, qui distinguent ce département d’outre-mer. Derrière ces chiffres qui limitent le réel aux quantités, et derrière la lumière captée par les bandes réfléchissantes des gilets de sécurité routière, cette série propose un autre regard sur ces semaines de troubles. Un regard de promeneur, de badaud, de curieux. Loin des palettes brûlées et des barrages, à la rencontre des militants de toujours ou d’une nuit, une fois tombés les gilets. Une autre manière de prendre le pouls d’un territoire où s’est installé, depuis peu, un calme à la fois étrange et fragile.

Gabriel a 31 ans, et vit dans la ville du port, dans une "case à terre" familiale de la SIDR, avec sa femme, ses deux enfants, son père et sa grand mère.

Militant depuis sa jeunesse, il a toujours travaillé dans le milieu associatif, notamment dans une association qui aidait d'anciens détenus à se réinsérer. À 15 ans, il part en métropole pour fuir quelques soucis, et revient sur l'île 9 ans plus tard. "La souffrance de son peuple" lui saute alors aux yeux. Pendant les périodes de blocage, Gabriel tient les blocages avec ses amis. Ensemble ils cherchent des solutions pour l'avenir. Ils ont des envies d'autonomie, "pas d'indépendance". Ils rêvent d'une banque coopérative réunionnaise, de nouveaux modes de scrutin, de transparence, et plus de participation des citoyens.

Entre le 17 novembre et le début du mois de décembre, toute l'île fut paralysée (établissements scolaires fermés, routes coupées, supermarchés vidés ou bloqués...). Annick Girardin, ministre des outre-mers, a finalement annoncé une série de mesures d'urgence, après 3 jours de visite sur l'île.


Dany négocie à la boutique du village de bois de pomme, dans le cirque de Salazie. Cela fait plusieurs jours que le patron lui fait crédit pour quelques commissions. Encore aujourd'hui : un sandwich de fromage, et une bouteille de rhum. "À cause des blocages, je n'ai pas été payé encore, du coup c'est la galère". Quand il explique habiter sous le voile de la mariée, une des cascades les plus photographiées de l'île, on imagine facilement une charmante case créole traditionnelle. Mais hélas le décor n'est pas aussi idyllique : Dany comble les fuites de son toit comme il peut, et cuisine dehors, sur un plan de travail bricolé avec de la récup. Il reste très fier de son "karo d' bwa", ce petit bout de forêt que lui a légué son père, et au milieu duquel est posée sa minuscule case en béton sous tôle. "il y a tout ici, des jacques, des bananes, et surtout des camphriers !". En attendant son salaire (il vient de décrocher un cdd dans l'entretien d'espace vert à la mairie), Dany se serre littéralement la ceinture. Depuis quelques jours, le soir, il ne mange pas.

 

Ophélie habite près du quartier du chaudron, à Saint-Denis. Elle est depuis le mois de septembre embauchée par la mairie en tant qu'adulte-relais. "Ce contrat, c'est comme un joker" explique celle qui vient de galérer plusieurs années. "Deux jours avant les blocages des gilets jaunes, notre frigo était vide, on a mangé du riz pendant deux semaines. C'était chaud"

Dans son travail, elle côtoie beaucoup de familles défavorisées. "Leur première demande en général, c'est un travail. Ensuite, un logement. C'est pour vivre, ou survivre pour certains. Je vois souvent des gens de 30, 35 ans qui vivent chez leurs parents, car ils n'ont pas de revenus."
Elle aussi vivait avec sa mère, avec ses deux petites filles, nées en 2005. "En 2011, ma mère est décédée, et j'ai voulu garder l'appartement. Le loyer était de 500 euros, et je touchais en tout 700 euros d'allocations. Après avoir payé les 50 euros d'eau et 50 euros d'électricité en gros, il me restait 25 euros par semaine pour faire les courses."
À La Réunion, en 2015, un panier alimentaire moyen était 28,1% plus cher à La Réunion qu'en métropole, selon l'INSEE.

Sullaiman a 34 ans. Il habite cet immeuble depuis qu'il a 9 ans, "depuis qu'il a été construit", dans la ville du Port. Il a été une des figures emblématiques des gilets jaunes dans son quartier, et a beaucoup médiatisé son action via les réseaux sociaux. Aujourd'hui, il milite pour que le mouvement perdure, et met en place des groupes de réflexion pour l'avenir de l'île. Il s'agace que "les gens ne combattent plus. Ils se contentent du minimum aujourd'hui. On dirait qu'ils ont oublié qu'on a combattu pour être libres." Aujourd'hui, il existe une belle solidarité dans nos quartiers, mais on a travaillé dur pour en arriver là.

Selon lui, rien n'est créé localement pour favoriser l'emploi. Il faut adapter des solutions localement, et ne pas simplement relayer les dispositifs de métropole, sans prendre en compte les spécificités du territoire. Résultat : "on est pris dans une spirale aujourd'hui. On paye, on paye, on paye, mais on ne sait même plus pourquoi.".

Ryan vit avec sa mère et son grand-père. Ses grands-parents étaient les premiers à habiter ce logement. C'est maintenant sa mère qui s'occupe de son grand père, malade. Ryan vient d'obtenir son bac pro. Il a passé aussitôt les tests militaires pour passer une formation de maitre chien en métropole, auxquels il vient d'obtenir des résultats positifs. "Là j'attends juste mon billet pour partir". Malgré son jeune âge, et le fait qu'il ne connaisse pas bien la métropole, il est impatient de quitter l'île. "À La Réunion il n'y a rien, c'est pas plus compliqué que ça. Déjà un stage c'est dur à trouver, donc j'imagine pas niveau travail !". Ryan n'a pas trop suivi les revendications des gilets jaunes, ni la crise qui a traversé l'île. Mais tout cela lui parait normal, car selon lui "tout le monde se fout de notre gueule". Lui s'estime privilégié par rapport à beaucoup de ses amis, et chanceux de ne pas vivre "dans un ghetto" comme certains.


Zahinata habite à Saint-Denis, dans le quartier cité pêcheurs. Elle élève seule ses cinq enfants, et ne travaille pas. "J'ai arrêté de chercher du travail, je n'avais jamais de réponse à mes demandes. J'ai cherché partout. Aujourd'hui, je cherche plutôt une formation."

Elle aimerait rendre visite à sa famille à Mayotte, où elle est née, mais elle n'en a pas les moyens. "Heureusement que leur père m'aide parfois financièrement, sinon je ne m'en sortirais pas."

Published in Mediapart.
December 2018.