ROMAIN PHILIPPON

Le Tremblet

The Tremblet is a tired 4.8 kilometers road of asphalt strummed by rain, compressed by the forest, placed on a stone belly whose underground bowels are lava tunnels. It is a frontier, an end which we feel, if we linger, slowly weighs upon the spirit.
Clinging to its road, a vein far from the economic heart where the pulse beats with the weakness of the last echo, civilization ends. Everything here resists and gnaws at it ; the volcano that trembles and spits destruction, the forest that devours the houses, the swell that hits the cliffs and sprays the black basalt blades with spray.
And in the middle, people, rebellious and resigned at the same time. They say they are forgotten, are bored, blame the mayor, and accuse themselves of apathy. Associative modernity, provider of all sorts of educational activities, wants to "make things happen", but its initiatives always end up dying for lack of participants : things do not want to move. This discouragement permeates everything, it extends like a shadow on the crepuscular paths, it cradles you and puts you to sleep like the night.
Where can man stand, dominated by the aberrant forces of nature? What can he do that is not safe and not significant - no precious ore deposit to attract the titanic work of industry here. Nothing that capitalism has ever been able to harness intensely, if not perhaps this road, where its cosmopolitan tourists are now parading.


François Gartner

Le Tremblet est une route fatiguée. 4,8 kilomètres d'asphalte mitraillés par la pluie, comprimés par la forêt, posés sur un ventre de pierre dont les entrailles souterraines sont des tunnels de lave. Ultime chapelet d’habitations avant l'énorme rivière minérale, primaire et fumante qui descend depuis les hauteurs du volcan comme une langue enflée d’ulcères coule de la bouche d'un géant assoupi. C’est une frontière, le lieu d’une fin dont on sent, pour peu qu’on s’y attarde, doucement peser la volonté.
Accrochée à sa route, veine éloignée du cœur économique où le pouls bat avec la faiblesse du dernier écho, la civilisation s’achève. Tout ici lui résiste et la ronge ; le volcan qui tremble et crache la destruction, la forêt qui dévore les maisons, spongieuses sitôt inhabitées, la houle qui percute les falaises et pulvérise d’embruns les lames noires de basalte.
Et au milieu, des gens, rebelles et résignés à la fois. Ils se disent oubliés, se trouvent dans l’ennui, en font reproche à la mairie, et s’accusent d’apathie. La modernité associative, pourvoyeuse de loisirs éducatifs en tous genres, voudrait « faire bouger les choses », mais ses initiatives finissent toujours par mourir faute de participants : les choses ne veulent pas bouger. Ce découragement imprègne tout, il s'étend comme une ombre sur les chemins crépusculaires, il vous berce et vous endort comme la nuit. "Le démon de mon cœur s'appelle – À quoi bon?", écrivait Joris-Karl Huysmans. Ce diable fin de siècle hante aussi le Tremblet.
Où peut se tenir l’homme, dominé par les forces aberrantes de la nature ? Que peut-il faire qui ne soit précaire et négligeable ?Aucun gisement précieux pour attirer ici les travaux titanesques de l'industrie. Rien que le capitalisme ait jamais pu exploiter avec intensité, si ce n’est peut-être cette route, où défilent désormais ses touristes cosmopolites. Ils traversent vite, se posent au centre de la coulée. On leur a bâti un escalier, ils y grimpent jusqu’à une plateforme. De là, ils contemplent quelques instants la désolation du volcan, jamais assez longtemps pour éprouver vraiment son magnétisme insidieux. Leurs touches bigarrées et leurs déchets mouchètent son mystère solennel de couleurs ridicules. Ils sont l'affront vengeur de l’économie défaite à la montagne.


François Gartner

This serie has been published in the first issue of Fragments, a photographic collection about Indian Ocean (ed. Pendant ce temps).